Albert Camus, ou l’intransigeante liberté

On ne présente plus Albert Camus, auteur de l’Étranger et de l’Homme révolté, prix Nobel de littérature, etc. Mais, puisque l’on continue de le lire, on peut encore disserter sur l’homme et sur son oeuvre. Il ne sera d’ailleurs ici question que de mon rapport personnel à Camus, un rapport de lecteur ordinaire, parce que si je prétendais traiter d’autre chose, je n’apporterais probablement rien de nouveau. C’est donc pour des raisons d’humilité que je parlerai de moi, qui ai découvert Camus par la lecture de La Peste ; je devais avoir dix-sept ans. Ce ne fut pas seulement la découverte d’un roman et de son auteur ; ce fut la découverte de ce que pouvait soulever en moi la littérature quand elle était mise entre les mains de quelqu’un qui faisait, tout simplement, du bon travail. Ce roman est le premier que j’ai lu pour lui-même et non par cuistrerie, sans passer le moindre paragraphe, et quelquefois je reviens encore à ce livre familier, comme on rend visite à un grand-père, qui certes radote, mais pour lequel on éprouve une affection qui passe outre ce détail.

La peste, 1947 :

Dans La Peste, récit dans lequel la population d’Oran est frappée par une épidémie dévastatrice, aucune horreur n’est épargnée au lecteur. L’agonie d’un enfant sous les regards impuissants du prêtre comme du médecin, ne nous est pas seulement vaguement signalée ; elle nous est décrite, minute par minute, jusqu’au dernier soupire lors duquel enfin nous pouvons reprendre notre souffle. Il en va de même avec l’inhumation des cadavres par centaines. Et il en va de même avec la résignation du personnage principal, le docteur Rieux, condamné à vivre la mort de tous ceux que son devoir serait de guérir, mais qui se trouve dans le cas présent restreint à les soigner en attendant cette mort inéluctable.

Finalement, grâce à un vaccin et après des mois d’angoisses et de douleurs, la peste est vaincue. Camus réaffirme ici l’amour plus fort que tout, mais sans angélisme, car cet amour-là, à se mouvoir autant dans l’inacceptable que dans l’émerveillement passager, est un amour impliquant une révolte continue, et autant d’efforts.

Ce récit, que l’on peut lire comme une allégorie de la résistance  au nazisme, mais pas seulement, est tout le contraire d’un récit qu’on lirait pour s’évader. C’est un récit à ne lire que pour mieux saisir les murs qui nous entourent et nous façonnent, car, pour pouvoir les façonner à notre tour, encore nous faut-il, d’abord, les accepter et les connaître. Ainsi, la liberté commence par la résignation. C’est une leçon simple et difficile, comme l’est le bonheur auquel Camus ne cessera d’encourager sans naïveté ses lecteurs, comme on encouragerait une armée sur un champ de bataille où les ennemis s’appelleraient peur, haine et indifférence.

Le docteur Rieux, qui combat désespérément, mais vigoureusement aussi, le fléau, est en quelque sorte un Sisyphe en Algérie, ce qui nous amène à ma deuxième rencontre avec… Comment s’appelle-t-il, déjà ? Ah oui ! Albert Camus !

Le mythe de Sisyphe, 1942 :

Le mythe de Sisyphe est un essai. C’est un bouquin pour les philosophes, avec tout plein d’idées dedans, n’est-ce pas ? C’est pourtant bien dans Le mythe de Sisyphe que l’on peut lire ceci :

Qu’on ne se trompe pas d’esthétique. Ce n’est pas l’information patiente, l’incessante et stérile illustration d’une thèse que j’invoque ici. Au contraire, si je me suis expliqué clairement. Le roman à thèse, l’œuvre qui prouve, la plus haïssable de toutes, est celle qui le plus souvent s’inspire d’une pensée satisfaite.
La vérité qu’on croit détenir, on la démontre. Mais ce sont là des idées qu’on met en marche, et les idées sont le contraire de la pensée. Ces créateurs sont des philosophes honteux. Ceux dont je parle ou que j’imagine sont au contraire des penseurs lucides. À un certain point où la pensée revient sur elle-même, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée.

C’est à nos viscères autant qu’à nos connexions cérébrales que s’en prend l’auteur de ce texte assez court, comme est brève une explosion atomique, au travers duquel la question du sens ou de l’absurdité de la vie est prise à bras le corps, non comme un problème purement abstrait, mais comme une question de vie ou de mort en ceci que pour ce qui donne un sens à leur vie, certains sont prêts à la sacrifier :

 J’en vois […] qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir).

Camus ne me semble dans cet essai rien affirmer de fulgurant ; ce qui l’est, c’est justement cette force avec laquelle il s’en tient au peu qu’il est possible de savoir avec exactitude, démontant, un à un, tous les instruments, toutes les architectures par lesquels les hommes dérivent, avec plus ou moins d’intelligence, vers ce qui n’en demeure pas moins une fuite de ce qu’est véritablement la vie : avant tout du vécu, y compris en imagination. Il me semble que Camus s’attaque ici principalement à la tendance que chacun a à se réfugier dans l’abstraction en octroyant de la rationalité à ce qui en est dépourvu.

Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river les êtres.

Ce travail de défrichage de l’esprit effectué, le texte se poursuit par le développement des perspectives laissées par le refus de tout refuge idéologique. Camus nous peint alors un être humain seul avec le monde. Il esquisse une éthique, à partir d’un corps et d’une âme non fracturés, réconciliés. Rien d’étonnant alors à ce qu’il s’étende sur sa conception de l’artiste, du créateur, avec une attention particulière accordée au comédien, c’est à dire à celui qui se jette corps et âme — au sens premier du terme — dans une création à hauteur d’homme, une création limitée par les limites qui sont celles de l’homme : il s’agit pour ce dernier de s’en tenir humblement, rigoureusement, aux choses vécues. La création, ou l’art, devient alors la discipline la plus adéquate pour l’expression du désir de clarté. Mais cette clarté nécessite d’incessantes corrections. Elle ne s’accorde pas avec une aspiration à l’absolu. Il n’y a d’accord qu’entre Sisyphe, son rocher et sa colline, qui ne sont siens que par cet accord, aussi précaire que la condition humaine. C’est à ces conditions, et à ces conditions seulement que l’on peut imaginer Sisyphe heureux.
Ce Sisyphe est celui qui après s’être concentré sur sa tâche avec effort, observe le rocher rouler, une fois encore, jusqu’au pied de la colline d’où il faudra le ramener, une fois encore, pour que cela recommence. L’essentiel est dans le regard que Sisyphe jette sur ce rocher, en contrebas, qui pourrait être son ami, si seulement il pouvait parler. Mais le rocher se tait, et la colline fait de même.

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

Si le courage commence par la résignation, il commence par l’acceptation de ce silence déraisonnable. Je résumerais grossièrement la pensée de Camus à cet instant ainsi : ce n’est pas le monde qui est absurde ; ce qui est absurde, c’est de lui poser des questions, et ce qui l’est encore davantage, c’est de croire que les réponses que nous inventons nous-mêmes sont les siennes et ce de tout temps. Et ce n’est pas seulement absurde, ce n’est pas seulement déraisonnablement rationalisant, c’est également dangereux, car à se couvrir de vérités qui ne sont pas de notre monde, c’est notre vérité intime que nous voilons. Or, dans ces conditions, c’est la philosophie qui est rendue impossible, le « connais-toi toi-même » étant négligé au privilège d’une soumission aveugle à l’angoisse qui consiste à se voiler la face, quand l’angoisse devrait être au contraire considérée comme un moteur de notre curiosité, pour ne pas dire son moteur suprême. Une conscience plus aiguë de la mort pouvant par exemple insuffler un  regain de vitalité. Ce fut d’ailleurs sans doute le cas pour Camus, atteint par la tuberculose à partir de sa dix-septième année.

La Chute, 1956 :

Et ce n’est pas raisonnablement que je vais maintenant aborder une troisième et dernière rencontre avec Albert Camus, avec La Chute, qui consiste  en un monologue d’environ cent cinquante pages. Dans ce récit, un homme raconte à un inconnu sa vie, son passé, jusqu’à ce que son présent à son tour se révèle. On apprend qu’il était avocat, légèrement  heureux, c’est à dire avec toute la légèreté qu’il faut pour l’être, jusqu’au jour où, la nuit, à cause d’une chute, tout à basculé : il a vu une jeune femme sauter d’un pont, dans la Seine. Cette chute a aussi été la sienne, car il n’a pas plongé pour la secourir. S’est alors amorcé en lui un bouleversement moral. Son existence lui est apparue de plus en plus grotesque. Son opinion de lui s’est aggravée, s’est dégradée ; ses amours, ses amitiés, tout ce qui faisait sens pour lui, lui est apparu suite à cet évènement comme le lot de n’importe quel bourgeois médiocre et lâche. Il s’est isolé ; il s’est exilé, et c’est à peu près tout.

Mais ce texte n’est pas seulement l’expression d’une rancœur. Selon moi, Camus appelle ici le lecteur à accepter la rude vérité de la condition d’homme, pour mieux lutter, parce que refuser d’admettre nos petites lâchetés, ce serait les laisser grandir. Il s’agit, sous une forme romanesque, d’un pamphlet contre la suffisance. Car il est facile d’avoir des convictions et de les défendre les pieds dans des pantoufles, du moins jusqu’à ce que se pose la question de savoir de quoi ces mêmes pantoufles sont faites, combien d’illusions y sont tissées, et combien de malheurs elles piétinent avec notre consentement tacite, notre complicité proprette, nos acrobaties intellectuelles et enfin notre fatalisme, à l’égard d’autrui, brandi comme l’étendard de notre propre liberté, qui n’est qu’une irresponsabilité.  Mais il ne s’agit pas d’un exercice de flagellation. Ce serait ajouter le pathos à l’impuissance. Au contraire, il s’agit de ressaisir, plutôt que le fouet, la maîtrise, à commencer par la lucidité.

La littérature, parce qu’elle peut tout dire :

Albert Camus pouvait-il employer une meilleure arme que l’art ? Certainement n’en existe-t-il pas de meilleure que celle-ci, qui s’immisce avec l’accord de sa victime jusqu’au plus profond de ses entrailles, et qui, sans y faire la moindre plaie, sans y laisser la moindre cicatrice, y dépose, en finesse, le plus  vertueux des venins qu’est l’amorce d’une métamorphose intime par le moyen de quelques images, de quelques vies inventées, placées dans des situations face auxquelles la  suffisance, la lâcheté, le masque, pour le lecteur, n’est plus une option mais un scandale, quand enfin, mais jamais définitivement, la vérité se met à frapper l’imagination, non pour la renier, mais pour la faire à son image et la résigner à une forme d’enrichissement du réel qui ne soit pas pour autant un mensonge.

Combat, c’est le nom du journal, né de la résistance, au sein duquel Albert Camus fut rédacteur à partir de 1943. Mais c’est aussi, je crois, le nom que l’on pourrait donner à l’ensemble de son oeuvre, c’est à dire, pour un homme aussi loyal que lui, à l’ensemble de sa vie. Car, pour celui chez qui le questionnement philosophique et moral est une question de vie ou de mort, il n’y a pas de barrage entre l’encre et le sang, mais seulement l’épiderme de la main d’un homme faisant face à lui-même, ainsi qu’un stylo pour seul sceptre de justice, pour une justice qui n’a pour marteler les consciences que les mots faisant écho aux battements de cœur de ceux qui veulent bien ouvrir les yeux pour entendre raison.

L’oeuvre de Camus est un sempiternel appel au courage ; il commence par l’honnêteté envers soi-même. Si ce n’était pas difficile, ce ne serait pas du courage. Écouter Camus avec le cœur, c’est s’efforcer de baiser l’existence sur les deux joues, l’une rose et fraiche, l’autre pustuleuse, avec toujours la même tendresse et la même révolte au bout des lèvres. Il s’agit d’embrasser la tristesse comme on embrasserait la joie, comme les deux faces d’une même médaille, parce que vivre est un métier qui pour être beau doit être consciencieux et abouti. Par là Camus rejoint Spinoza, de même qu’il rejoint Nietzsche avec lequel, tuberculeux, il partage le fait d’avoir par l’oeuvre et la pensée sublimé la maladie qui ne l’a jamais quitté, jusqu’à cet accident de voiture, en 1960, qui l’a enfin guéri par une mort subite, alors qu’il travaillait à la rédaction d’un roman resté inachevé : Le Premier Homme, dont je n’ai pas encore achevé la lecture.

Et voici, pour terminer, la voix de l’auteur lisant l’un de ses textes de jeunesse :

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