Douze hommes en colère, meilleur film des années 1950 ?

Dans un tribunal new-yorkais, douze jurés ont le devoir de délibérer sur la culpabilité ou l’innocence d’un jeune homme, âgé de seize ans, issu d’un quartier pauvre, accusé du meurtre de son père, et qui, si le jury le déclare coupable, sera condamné à mort.

Je précise tout de suite que cet article ne contient pas véritablement de spoiler, les seuls évènements sur lesquels il s’attarde se produisant dans les premières minutes du film.

Tout d’abord, douze est un nombre volontairement erroné : le film aurait dû s’appeler « onze hommes en colère, plus un ». Et c’est ce dernier qui en fait tout l’intérêt, ce dernier homme qui refuse de se satisfaire d’une décision à mains levées prise en quelques secondes et sans échanger plus de deux mots. Car ses concitoyens assis à ses côtés sont tous convaincus de la culpabilité du jeune homme. C’est évident. Il doit mourir. C’est la loi et c’est la justice. Il n’y a aucun doute. Aucun ? Voilà qui n’est pas sûr… Commence alors le long échange qui constitue la quasi totalité du film.
Oui, ce film est seulement l’histoire d’hommes qui discutent autour de la même table, échangeant arguments et contre-arguments, dans un crescendo palpable, avec la chaleur de la pièce que l’on commence par aérer, ne prenant pas l’affaire très au sérieux, avant de refermer les fenêtres quand vient l’orage et que commence, à l’intérieur, à monter, en plus de la touffeur, le ton des divers protagonistes.

Le huis-clos, une leçon pour le cinéma d’aujourd’hui

Une leçon, oui, d’efficacité !

La majorité semble de mon avis

Trois pièces, c’est tout ce dont aura eu besoin ce film pour se classer parmi les meilleurs films de tous les temps, bien loin de nombreuses extravagances hollywoodiennes.
Quand l’enjeu seul suffit à intéresser le spectateur, il n’y a plus qu’à être cohérent jusqu’au bout, peu importe la direction prise, de sorte que tout artifice est un aveu de faiblesse scénaristique. Mais qu’est-ce plus précisément qu’un artifice ? Eh bien tout ce qui, dans la forme ou dans le fond, vise à capter l’attention du spectateur sans être en rapport avec ce qui précède ou ce qui suit. Aussi toute explosion, par exemple, n’est pas nécessairement un artifice, mais elle le devient dès lors qu’elle est exagérée par rapport au contexte, ou dès lors que cette explosion ne participe nullement à l’avancée du récit.

Cette image est un artifice visant à camoufler le manque de cohérence de cet article

Autres enseignements

Il en va de même pour les dialogues, les bruitages, les musiques, l’éclairage, et tutti quanti. C’est du moins ce souci de cohérence qui me semble différencier un ouvrage de n’importe quel autre élément de la nature et lui donner son intérêt. Ce qui distingue par exemple la boîte aux lettres que je vois dans un film de la boîte aux lettres que je vois dans la rue, c’est que la boîte aux lettres vue dans le film est vue parce qu’on a voulu qu’elle soit vue, de cette manière et d’aucune autre, et non seulement pour son utilité, mais aussi pour ce qu’elle peut symboliser. Ce peut être le domicile, l’arrivée d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle, ou encore cela peut-il signifier que nous sommes le matin, période de la journée à laquelle passe le facteur, etc. Vous pourriez cependant rétorquer que la boîte aux lettres vue dans la rue, elle aussi, est un ouvrage. Effectivement, un ouvrage cohérent dans la mesure où il permet de déposer du courrier que seul son destinataire pourra récupérer. Ici, la distinction entre oeuvre d’art et ouvrage artisanal semble se dissiper, d’autant plus qu’il est possible, avec un peu de créativité, de faire de très belles boîtes aux lettres, de même que l’on fait de très belles automobiles, à propos desquelles je vous invite d’ailleurs à consulter le dossier de Corentin Parmentier : http://L’esthétique dans l’automobile (Vous noterez l’audace de ma transition, qui n’en est pas moins cohérente, et donc un véritable chef-d’oeuvre.)


Or de cette absence de distinction je me satisfais très bien. J’aimerais, oui, vivre dans un monde où les urinoirs, sans que l’on ait besoin pour cela de les mettre dans un musée, seraient considérés par leurs utilisateurs comme le fruit respectable d’un travail bien fait et bien pensé. J’aimerais que cesse tout ce qui consiste à placer sur un piédestal des objets pour un autre motif que leurs bienfaits intrinsèques.
Attention, cela ne veut pas dire qu’un objet ne pourrait plus être apprécié pour sa seule beauté, car cette même beauté peut tout à fait être considérée, intrinsèquement, comme une source de plaisir et d’apaisement. En définitive, qu’efficacité et respectabilité ne soient plus séparées par des jugements de valeur qui ne salissent pas tant les objets qui en sont la cible que notre propre regard sur eux.
Ce que je pense en somme, c’est que lorsque l’esthétisme fait de l’élitisme, il se délite, en ceci qu’il ajoute au regard un mépris qui ne devrait pas s’y trouver. La beauté me parait possible dans tous les domaines, au point que l’art pourrait ne pas être un domaine séparé des autres, mais plutôt complémentaire de tous, à condition que ces domaines ne soient pas intrinsèquement ignobles.
Voilà tout ce que, plus ou moins directement, m’a conduit à penser « Douze hommes en colère », le meilleur film des années 1950, selon bibi.

Mais ce n’est que mon avis, je suis prêt à discuter. Alors lâcher les commentaires !


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