Introduction au Réel de Lacan, l’irruption du hors sens

Un bref retour à Freud

« le moi n’est pas maître en sa propre maison »

Sigmund Freud

Dans son autobiographie, ma vie et la psychanalyse, Freud évoque les circonstances qui ont permis à cette discipline de voir le jour. Neurologue de formation, il va se consacrer à partir des années 1890 au problème posé par les symptômes hystériques. Écrites en collaboration avec son confrère Josef Breuer ( 1842-1925), les Etudes sur l’ Hystérie vont poser les principes fondamentaux de ce qui deviendra la psychanalyse. Pour Freud, les symptômes hystériques sont des réminiscences : le sujet y revit, à son insu, un traumatisme ancien, de nature sexuelle, qu’il exprime de façon signifiante. Le traitement doit susciter une remémoration véritable de ces événements traumatiques permettant de réintroduire dans la conscience ce qui a été refoulé par le sujet. L’inconscient freudien est donc une réalité psychique, laquelle se déploie à travers toutes les irruptions involontaires dans les discours, les ratages qui échappent au sujet, car une force de refoulement bloque l’accès à la conscience. Les lapsus, les actes manqués, les rêves et les mots d’esprits sont ce que Lacan nommera plus tard les formations de l’inconscient. La cure analytique se présente comme une pratique de la parole où le sujet est invité à associer, librement, par réminiscence, et à transférer sur son analyste, les affects qui sont à l’origine de ses traumatismes. La cure est ainsi une catharsis, une libération par la parole. L’opération suscite l’apparition de symptômes qui vont à la fois se répéter dans la cure, se soutenir à travers une demande adressée à un Autre et avoir des effets de jouissance pour le sujet. Il faut savoir que Freud va opérer une véritable révolution dans la compréhension du psychisme humain en remettant en cause de manière totale l’hypothèse du cogito Cartésien prônant un certain libre-arbitre du sujet (à l’exception de Spinoza), notamment en publiant sa deuxième topique, distinguant les trois instances de la personnalité psychique : le ça, le moi et le surmoi. Pour Freud, l’homme se constitue à partir de déterminismes psychiques.

La méthode psychanalytique va dès lors se heurter logiquement à une double hostilité :

  • celle de la tradition médicale, qui va défendre l’idée que le traitement des symptômes ne peut consister qu’en une action sur leurs causes organiques.
  • celle de la tradition philosophique, héritière de Descartes, comme on vient de le voir, selon laquelle le psychisme est intégralement conscient par définition, si bien que ce qui est considéré comme étant obscur en lui ne peut lui venir que du dehors.

L’enjeu de cette double confrontation est donc la notion d’inconscient qui est au cœur de la discipline psychanalytique.Ainsi, même si l’idée « d’inconscience » était déjà présente dans le sens ou il existe des mécanismes biologiques qui agissent dans le corps sans que l’on puisse s’en rendre compte, Freud découvre que l’inconscient est un savoir insu, et constitue à proprement parler une médiation entre la parole et le sujet,  que cette médiation peut être interprétée et permettre à celui-ci de se réconcilier avec quelque chose de l’ordre de son désir et donc plus généralement de son destin.

Réel-Symbolique-Imaginaire

« L’inconscient est structuré comme un langage »

Lacan

En reprenant la découverte de l’ Inconscient Freudien, et en prenant en compte les avancées de la linguistique structurale de Ferdinand de Saussure ainsi que les recherches anthropologiques de Lévi-Strauss, Jacques Lacan va avancer l’idée selon laquelle l’homme est un être de langage, un « parlêtre« , assujetti à la logique des signifiants, parce que tout son corps en est parasité.

 » Il n’y a d’être que dans le langage », dira t-il lors d’une conférence à l’ Université de Louvain en 1972 .

Cette loi du signifiant se rapporte à une perte irrécouvrable qui fonde le désir ( que Lacan va appeler objet a). L’entrée dans le langage va traduire une séparation entre le sujet et l’objet de sa satisfaction première. Les mots « manquent » à recouvrir cette satisfaction initiale, ce qui conduit à concevoir le refoulement originaire comme portant sur un signifiant primordial propre a représenter la chose perdue.

« Le mot est le meurtre de la chose »

Lacan

Pour résumer, l’homme est plongé dans un bain de langage qui lui préexiste de façon autonome et extériorisée. Dès lors, il sera constitué par des associations signifiantes qui lui seront attribuées et avec lesquelles il pourra tenter de se définir. Ces chaines de signifiants fondent ce que Lacan appelle l’Autre, qui n’est précisément pas autrui mais le champ du langage dont chaque sujet s’imprègne et par lequel il en est déterminé de manière constitutive. Nous sommes donc tous constitués par l’Autre qui nous précède toujours et nous survivra.

Cet ordre symbolique (langagier) va venir s’imbriquer tel un nouage au réel et succéder à l’imaginaire, qui sont les deux autres dimensions soutenues par la psyché humaine.

Pour évoquer l’imaginaire, Lacan reprend la théorie Kantienne selon laquelle nos sens et notre intellect n’ont accès qu’aux phénomènes, qu’aux représentations et non aux choses en soi. L’imaginaire désigne donc l’ensemble des représentations qui fonctionnent et qui fondent la réalité. La réalité, elle, est là pour donner du sens, pour articuler les chaînes de signifiants et de signifiés, pour combler les trous dans la signification, le manque à dire le réel qui n’est justement pas la réalité. Cette dernière est de l’ordre d’un scénario fantasmatique où le sujet tente de se raccorder à son objet pour ne faire qu’un. La réalité est donc une représentation purement singulière, bien qu’elle peut être constitué de signes communs. ( Le réel est justement cette coupure entre le sujet et son objet, nous y viendrons…)

Pour Lacan la construction du Moi est aussi d’ordre imaginaire, en ce sens qu’elle s’effectue très tôt chez le sujet, entre six et dix-huit mois, lors du stade du miroir. L’enfant acquiert une représentation imagée de lui-même, une unité de son corps dans le miroir et accède au symbolique par la configuration de son image spéculaire apportée par l’ Autre (que l’on représente souvent comme un autre sujet qui joue la fonction de mère). Selon les premiers enseignements de Lacan, c’est un stade crucial car c’est au moment de la reconnaissance de son image spéculaire que les différences de structures psychiques s’opèrent. En psychanalyse : Névrose, Psychose et Perversion. Mais cette théorie ayant évolué au fil de ses recherches, je ne vais pas trop m’y attarder.

C’est là que l’on arrive enfin, à la dimension du réel qui ne peut être abordée sans son articulation au symbolique et à l’imaginaire. Car, le réel c’est justement ce qui ne peut ni être symbolisé, ni imaginé. On ne peut que s’en rapprocher auprès d’un bord. C’est donc quelque chose d’indicible, d’irreprésentable , qui n’ est pas pris dans un registre de sens. C’est quelque chose de l’ordre d’une irruption venant déformer la réalité et qui n’appartient pas au système symbolique, au champ du langage. La réalité est donc une dimension d’assemblage, prise sous le joug du fantasme. C’est un écran qui tente de plaquer des mots sur des choses, qui tente de structurer ce qui s’imagine, ce qui se voit, ce qui se dit. Le réel quant à lui, désassemble, déstructure, c’est comme une vague qui surgit et vient déformer ou détruire un château de sable sur la plage…

La seule façon dont on peut tenter de le représenter, c’est par un … simple trou béant !

Donnons quelques images…

Prenons un exemple concret de la vie quotidienne pour mieux comprendre :

Imaginons que vous soyez assis tranquillement avec votre petit(e) ami(e) sur la terrasse d’un café sous un charmant soleil de printemps. L’atmosphère est calme, apaisante. Vous percevez des individus, des signes aux fonctions particulières : des serveurs, des clients, des conversations, des rires, des passants qui promènent leurs chiens… Vous dégustez votre café avec un plaisir non dissimulé et appréciez la compagnie de votre « moitié ». Sauf que soudainement, cette dernière se lève brutalement de sa chaise et vous colle une gifle de l’espace , au point que votre tête n’est pas loin de faire une rotation complète et de briser complètement votre cou, vous voyez, à la manière d’un dessin animé américain. Eh bien, le temps que vous repreniez vos esprits et que vous recollez quelques morceaux de votre système symbolique, le réel est passé par là ! Il a complètement fait dérailler votre chaîne de signifiants et de significations dans la réalité. Quelles que soient les raisons qui l’ont poussé à faire ce geste, sur le moment le réel fait irruption en tant que hors sens et les mots manquent pour décrire ce qui vient de se passer. Le réel, nous oblige à nous rappeler que nous ne faisons qu’un avec notre objet d’amour uniquement dans l’ordre symbolique et imaginaire. « Le couple » désigne un signifiant (symbolique) et une représentation de ce signifiant (imaginaire). Le réel vient nous rappeler aussi que chacun abrite un monde différent ( avec ses angoisses, ses doutes, ses jouissances) et que la fusion des pairs n’est pas si évidente que cela…

Bref, vous l’avez bien compris, l’ordre symbolique se compose de signifiants qui décrivent le monde et sont censés posséder une certaine transparence avec les choses décrites. Mais le réel, c’est ce qui échappe à toute symbolisation. Imaginons que le système symbolique soit une gigantesque toile d’araignée au réseau très intriqué de toutes les paroles, de tous les mots, de toutes les représentations possibles qui sont censés saisir le réel. Eh bien, le réel, lui, s’appréhende par les trous dans la toile…

Lacan représente topologiquement les trois dimensions Réel-Symbolique-Imaginaire à travers la figure d’un nœud borroméen… Un nœud quoi ? Araméen ? Non , borroméen ! Vous savez, comme les anneaux sur le drapeau des jeux olympiques ! De sorte que, si l’on en retire un, les deux autres ne tiennent plus. Ils se désassemblent. A l’instar de la dialectique, leur consistance dépend de leur relation et de leur nouage avec les autres.

A travers ce prisme, Lacan va même se permettre de différencier, la religion, la science et la psychanalyse ( avec l’art et la philosophie si elle prend en compte le caractère fantasmatique de la réalité).

La religion va tenter de rendre réel, de part un système symbolique très élaboré et normé, ce qui de l’imaginaire que nous avons sera mis en parole.

La science va tenter de symboliser ce qui du réel s’imagine, notamment par la mise en application de formules scientifiques, de séquences symboliques qui vont permettre de rassembler du sens sur ce qui nous entoure.

La psychanalyse, l’art et une partie de la philosophie (plus idéaliste) va imaginer ce qui se symbolise du réel . C’est tout l’art de se préparer, de se confronter au réel, de ne pas être complètement balayé par lui. Ce sont des disciplines qui permettent d’interroger et de se rapprocher au plus près de son propre réel, de tenter de le circonscrire et de pouvoir vivre avec selon Lacan. En somme, d’opérer une véritable libération du sujet. Tout l’enjeu est-là. Il y a donc, de ce fait, toute une éthique à façonner à travers la prise en compte du réel en tant qu’irruption de hors sens, dans la réalité.

La psychanalyse en fera aussi une familiarité avec le rêve, lequel produit du hors sens, mais je vais m’arrêter ici pour les explications.

Pour donner un dernier exemple artistique, justement, il me semble que dans la plupart des films de David Lynch, et notamment dans Twin Peaks, il y a cette question du réel, étrange et indicible mis en scène. J’ai retrouvé précisément, deux scènes dans la saison 3 ( sur Youtube), qui pourraient corroborer avec les exemples que j’ai donnés plus haut à propos d’une représentation (forcément faussée) de ce que pourrait être ce fameux réel :

La scène de la bombe atomique, ou Lynch plonge sa caméra au sein même du champignon atomique, et la scène ou l’on aperçoit, à la fin, une jeune fille, soumise à de terribles convulsions dans une voiture, accompagnée d’une femme au physique repoussant et à l’attitude insupportable.

Je tiens à préciser que pour celles et ceux qui n’auraient pas encore vu la saison 3 de Twin Peaks ou même qui n’auraient pas commencé la série tout court, ces deux extraits pris hors contexte ne constituent aucun spoiler.

Sources

5 thoughts on “Introduction au Réel de Lacan, l’irruption du hors sens

  1. Je trouve que tu as très bien su synthétiser une conception qui peut paraître farfelue quand on en parle trop évasivement. Ici, les exemples et comparaisons sont parlants.
    Nous pourrions travailler à deux sur l’article sur Twin Peaks, qu’en dis-tu ? Je compte prendre des notes lors du visionnage des épisodes qu’il me reste à voir.

    1. Trop d’éloge … Merci beaucoup Nico! C’est une très bonne idée en ce qui concerne Twin Peaks. J’ai déjà pris en notes des éléments de la série qui m’ont marqué. On pourrait partager nos ressentis respectifs et tenter d’en faire une analyse qui tienne la route ! 😉 Maj Rouge aussi !

  2. Propre l’article. Comme dit Nicolas, il rend plus clair certaines notions qui peuvent paraître complètement farfelues de prime abord.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Catégories