Les Frères Karamazov

Compte-rendu subjectif de lecture

Un livre ne paraît pas long quand sur mille pages il ne fait fondamentalement qu’une chose : encourager le lecteur, par la variété du style et la complexité des personnages, à une attention soutenue, ainsi qu’à l’amour, plus facile qu’on ne le croit, puisqu’il suffirait pour qu’il advienne que chacun croie en lui, selon Dostoïevski.

Car nul doute que par la bouche de ses personnages, c’est l’auteur lui-même qui nous parle, à travers toute la diversité que ce panel d’individus très colorés nous offre au fil des pages. C’est ce qui rend les grands romanciers si admirables : dans leur seul esprit se jouent des scènes aux dizaines de participants qui tous ont pourtant aux yeux du lecteur une personnalité propre.

Cette diversité témoigne d’un entêtement à comprendre, d’une obstination à l’ouverture de la part de l’artiste, qui pourrait presque inspirer la pitié, tant ce dernier a dû certainement souffrir pour ressentir le besoin de s’étendre si longuement et si patiemment sur la condition humaine, qui est le thème commun de tout grand roman. Combien de peines faut-il emmagasiner, combien de ses propres épreuves faut-il se remémorer pour toucher du bout de la plume une vérité universelle qui est la première condition de l’intemporalité d’une oeuvre ? Assurément ne peuvent le savoir que ceux qui sont passés par là, et la longueur du chemin doit être proportionnelle à celle de l’oeuvre qui en résulte. De sorte que reprocher à un grand classique sa longueur serait impertinent quand chaque page est l’occasion d’une rencontre avec l’inédit, l’intemporel formulé d’une manière inédite : le chef-d’oeuvre, l’oeuvre de génie.


 

L’armature du récit : 

Les Frères Karamazov est un roman policier. C’est aussi une fresque religieuse et sociale. Mais c’est aussi et surtout un récit initiatique, car le personnage central de ce livre, Alexis, ou Aliocha, Karamazov, devait être le personnage central d’une oeuvre beaucoup plus longue, dont Dostoïevski n’a pas eu le temps de rédiger la suite (Les Frères Karamazov a été publié en 1879, deux ans avant la mort de l’auteur), et qui devait être l’illustration d’une vie vertueuse, à l’instar du destin de Jean Valjean dans Les Misérables. Mais déjà dans cette première partie qu’il nous faut considérer comme une oeuvre achevée se dessinent les débuts d’une vie exceptionnelle. Aliocha est aimé de tous. Même son père, Fiodor Pavlovitch Karamazov, dont on ne compte plus les actes ayant scandalisé la ville dans laquelle se déroule l’essentiel du récit, éprouve pour son plus jeune fils une affection toute particulière, presque inexplicable. Il y a tout de même une explication qui est qu’Aliocha ne juge pas ses semblables. Il y a dans son comportement quelque chose de christique. Ce n’est pas par hasard qu’il est novice au monastère des environs : Aliocha est extraordinairement soucieux de faire le bien autour de lui, de trouver des réponses viables aux maux de l’humanité. Un homme l’inspire sur cette voie de sainteté ; il s’agit du staretz Zosime, un vieux sage qui vit au monastère et qui suscite une grande admiration dans la région. Zosime croit que la vie est belle et que l’unique erreur fondamentale des hommes est de l’oublier :

« Messieurs […] contemplez autour de vous l’œuvre du Créateur : le ciel clair, l’air pur, l’herbe tendre, les oiseaux ! La nature s’étale devant nous, splendide et sans péché. Nous seuls, sur la terre, impies et stupides que nous sommes, ne savons pas voir que la vie est un paradis. Il suffirait de vouloir le comprendre, et le monde nous apparaîtrait aussitôt dans tout l’éclat de sa beauté »

Le personnage d’Aliocha Karamazov m’a rappelé celui du prince Mychkine, dans l’Idiot, roman antérieur du même auteur. Il est vrai que Dostoïevski a repris beaucoup des traits de caractère de ce premier personnage afin d’élaborer celui d’Aliocha, mais celui-ci se différencie de son ainé par le fait qu’il n’est pas, justement, un idiot. Dans les deux cas nous avons affaire à un personnage, un jeune homme, qui ressemble par son comportement au Christ. Feodor Dostoïevski avait en effet pour objectif, avec L’Idiot, d’illustrer le retour du Christ, dans la Russie de son temps, ainsi que l’incompréhension à laquelle ce dernier serait exposé à cause de son décalage vis-à-vis des mœurs d’une population de débauchés vivant confortablement du labeur d’autrui. C’est cette incompréhension qui amenait dans l’Idiot les autres personnages à considérer le prince Mychkine comme un idiot, un simple d’esprit, à cause de sa bouleversante candeur. Pour le personnage d’Aliocha, Dostoïevski a ajouté un trait qui change tout : la résignation. Non la résignation de celui qui renonce, qui n’est que fatalisme, mais celle de celui qui, pour mieux réaliser le bien, accepte d’abord toute l’âpreté du réel. Là où, avec le prince Mychkine, l’auteur nous exposait un homme si entêté à refuser le mal qu’il en paraissait ridicule aux yeux de ceux qui, de fait, n’étaient pas ses semblables mais des inférieurs trop humains pour pouvoir l’imiter, avec Aliocha, Dostoïevski nous montre la voie qui lui semble, de toutes celles humainement empruntables, la moins répréhensible.  De l’exposé du bien tout court incarné par le prince Mychkine, on passe à l’exposé de la vertu qui consiste en une lutte sans trêve contre le mal. Car le prince Mychkine n’avait aucun pouvoir, à refuser d’envisager la malveillance. On passe ainsi de l’illustration d’une contradiction irrésolvable à une tentative de compromis. Mais cette tentative comme la contradiction à laquelle elle s’attaque sont intemporelles, elles sont celles de n’importe quel être faillible et conscient de sa faillibilité, c’est à dire celles de n’importe quel homme.  Le récit consiste ainsi, dans sa moelle philosophique, en une narration non seulement de la jeunesse d’Aliocha et de son cheminement jusqu’à la sagesse, mais aussi des évènements de la vie de ses proches, et notamment de ses deux frères ainés, Dmitri et Ivan Karamazov, qui témoignent de la diversité des voies que peuvent emprunter des êtres pourtant semblables, et donc en quelque sorte de leur liberté. À travers cette fratrie, Dostoïevski nous présente les trois grands types d’hommes russes de son temps selon lui, que sont le débauché (Dmitri), l’athée (Ivan) que l’on qualifierait aujourd’hui de nihiliste, et enfin « l’homme nouveau » s’acheminant vers une sagesse retrouvée (Aliocha). Le tout est harnaché à une intrigue policière autour du meurtre du père des trois frères, Feodor Pavlovitch Karamazov, et nombreux sont les autres personnages et les histoires annexes qui placent l’intrigue principale au centre d’un univers bien plus complexe, de sorte que rien de ce roman ne saurait se réduire à une démonstration grossière d’une thèse quelconque. Les Frères Karamazov, comme tout grand roman, n’est pas un roman à thèse mais un roman à tentative. Si Dostoïevski avait tenté d’illustrer de la manière la plus crédible possible l’homme vertueux tel qu’il se le représentait, avec sa part d’indétermination et de perfectibilité, sans doute n’aurait-il guère réalisé autre chose que ce livre, avec sa rivière, les bois, le monastère, des hommes et des femmes et leurs voix, et leurs misères ; ce qu’ils veulent bien nous dire et leur mystère ; ce que Dostoïevski a eu le temps d’écrire, et ce qu’il a emporté six pieds sous terre, etc.

Tous les personnages de ce roman ressemblent de près ou de loin à des personnages antérieurs de l’oeuvre de Dostoïevski. Ivan Karamazov n’est pas sans rappeler par exemple Raskolnikov dans Crime et Châtiment, qui comme lui est renfrogné par un intellect dévastateur, ou Dmitri le personnage du joueur dans l’oeuvre du même nom, qui comme lui est accablé par des problèmes affectifs et financiers qui s’entremêlent. Les Frères Karamazov est une immense entreprise de synthèse, quoique peu concise, des recherches de toute une vie ; c’est un assemblage pharaonique où s’articulent métaphysique, intrigues amoureuses et criminelles, problèmes financiers et familiaux, pour un rendu bigarré comme peut l’être la vision d’un homme de nuance et de réflexion arrivé presque au terme de son existence.   

À la sortie de la lecture : 

L’impression de sortir d’une cathédrale qui longtemps a fait peser sur nous à la fois le poids de la splendeur et celui de l’enfermement, c’est l’impression qui fut la mienne en arpentant les dernières lignes de ce livre, les derniers couloirs de ce temple bâti en l’honneur de nos éternels dilmmes. La lecture est un exercice de concentration, comme l’insertion d’une clé dans une serrure, qui se solde par un élargissement du champ de perception. C’est ce qui fait l’ambivalence de la lecture comme de toute expérience : faire le choix de telle ou telle lecture, de telle ou telle activité, c’est en même temps renoncer sur le moment aux autres opportunités ; saisir sa chance, c’est renoncer à celles que celle que l’on saisit ne comprend pas. Si l’entame de Les Frères Karamazov n’est pas une action à considérer à la légère, son achèvement, lui, n’est pas plus négligeable : il faut soigneusement renfiler ses chaussures, reprendre son manteau et son chapeau, et redescendre lentement les marches jusqu’à la place publique, qui plus jamais ne nous apparaîtra comme avant — ni les objets, ni les êtres, ni les idées. 
Voilà une justification de la longueur du récit : il faut laisser le temps d’infuser en nous aux personnages, à leurs dilemmes, à leur environnement, à leur passé, pour qu’enfin tout soit clair et sensible. On ne digère pas, par une lecture de quelques dizaines de pages seulement, l’âme russe, l’immensité de la pensée d’un génie littéraire et l’univers au sein duquel cette pensée s’est développée au fil des expériences. Et puis, à l’ère du livre de poche et d’internet, lire peu, ne serait-ce pas vivre en diagonale ?

4 thoughts on “Les Frères Karamazov

    1. Puisque tu lis actuellement les oeuvres complètes de Camus, tu trouveras chez Dostoïevski beaucoup de points communs. On trouve de nombreuses références à Dostoïevski dans l’oeuvre de Camus, notamment dans Le Mythe de Sisyphe, dans lequel il s’attarde longuement sur les dilemmes métaphysiques de certains personnages dostoïevskiens.

  1. Superbe analyse sur l’une des plus grandes œuvres de littérature ! Ce n’était sûrement pas une mince affaire ! J’ai bien aimé ton point de vue sur la justification de la longueur du récit et cette analogie entre l’effort de concentration dans l’acte de lire et « l’insertion d’une clé dans une serrure, qui se solde par un élargissement du champ de perception » ! .

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