Mark Kozelek et la maison peinte en rouge

Tout commence par une cassette renfermant une démo d’environ une heure et demie. Ayant transité de Mark Eitzel, chef de file du groupe American Music Club, à un certain Martin Aston, journaliste, elle atterrit finalement dans les mains du patron du label indé 4AD Ivo Watts Russell qui y a signé, entre autres noms prestigieux, Pixies, Blonde Redhead, ou encore Holly Herndon. Voici ce qu’il en dit :

Jamais, et même depuis, je n’avais reçu de démo longue de 90 minutes. En fait, il s’est passé un certain temps avant que j’écoute la chose de bout en bout. Chaque matin et chaque soir, en conduisant pour aller et revenir du travail, je lançais le morceau d’ouverture « 24 » (Je sais, je sais, qu’avez-vous besoin d’écouter de plus, pas vrai ? Quelle chanson.), mais je m’arrêtais à peu près à mi-chemin, quelle que fût la deuxième chanson, avant d’arriver à la maison/à 4AD. Après avoir finalement écouté les 90 minutes en entier, j’appelai le jeune Mark K. et lui laissai un message. J’appris plus tard qu’il m’écoutait parler assis dans sa baignoire. C’était le moment parfait pour moi pour découvrir ce groupe brillant.

Red House Painters – Early Demos ’91/’9

La maison commençait à être peinte. Quatre hommes derrières les pinceaux : Anthony Koutsos à la batterie, Jerry Vessel à la basse, Gorden Mack ou Phil Carney à la guitare, selon les périodes, et en directeur des opérations : Mark Kozelek, à la guitare et au chant. Ils se faisaient appeler Red House Painters. Ils ont sévi de 1988 à 2001 avec à leur actif six albums studio, deux compilations, un EP et cinq singles promotionnels et on identifie leur musique au folk rock et au sadcore/slowcore. Même s’ils ne peuvent se targuer d’avoir entraîné derrière eux un auditoire massif, ils ont su trouver des oreilles sensibles à leurs tristes accords. Je reviendrai sur cette tristesse, qui peut se discuter puisqu’on observe un tournant à un moment de leur parcours.

Puisque je parle ici du groupe Red House Painters, pourquoi insister dans mon titre sur Mark Kozelek me demanderez-vous ? Parce que je pense qu’il donne sa couleur particulière à la sonorité de leurs morceaux d’autant plus que la formation de Sun Kil Moon, groupe qui est la continuation de Red House Painters après 2001, a été essentiellement motivé, d’après les aveux de Kozelek lui-même, par l’indifférence des critiques vis-à-vis de RHP au fil des années, tentant ainsi d’attirer une attention nouvelle. Sun Kil Moon a même fini par devenir un projet quasiment solo de Mark Kozelek, un peu comme Trent Reznor avec Nine Inch Nails. Si je décide d’insister sur Kozelek, c’est aussi parce que j’envisage éventuellement d’écrire un autre article sur un de ses projets, Sun Kil Moon par exemple.

De Red House Painters à Sun Kil Moon, il y a un fil rouge (sans jeux de mots), et ce fil rouge on peut bien estimer que c’est la mélancolie et ses variantes, thèmes récurrent des morceaux de Kozelek, comme il l’exprime dans la chanson I Watched the Film the Song Remains the Same de Sun Kil Moon :

From my earliest memories I was a very melancholic kid

When anything close to me at all in the world died

To my heart, forever, it would be tied 

Vous l’avez compris, on va se cogner au dur : perte, impermanence, foirades sentimentales, idéations suicidaires, incommunicabilité. En avant donc.

J’ai toujours trouvé les pochettes des albums de Red House Painters assez étranges. Voyez par exemple celle de Down Colorful Hill, leur premier, on y voit un lit passablement étroit avec une couverture blanche un peu comme un linceul. Les pieds de la couche reposent sur un parquet à l’allure ancienne. Au fond, des deux côtés de l’angle qui leur est commun, des murs sombres à l’aspect sale. Tout cela baigne dans un sépia pas mal sordide. En haut de l’image apparaissent le nom du groupe en lettres capitales et juste en dessous, en caractères plus petits, Down Colorful Hill. La plupart des albums du groupe arborent de ces photographies un peu curieuses. En l’occurrence, ce bout de chambre qui nous est laissé à voir retranscrit assez justement l’atmosphère lourde et oppressante d’isolement de ce premier album qui dès son ouverture donne le ton de l’incursion qu’il nous propose.

Pochette de Down Colorful Hill
Clip de 24 (qualité basse)

Quelques notes hésitantes, la voix profonde de Mark Kozelek se pose, scandant un texte de façon légèrement irrégulière, jusqu’à ce que la pulsation se stabilise avec une basse et une batterie lourdes et lentes et comme si l’effort de jeu était à peine soutenable. 24, on revient à ce morceau évoqué plus haut par Ivo Watts Russell. Malgré la gravité qui se dégage des couplets, le refrain sonne davantage comme une espèce de soulagement ou d’apaisement en dépit de paroles pas tout à fait lumineuses :

Oldness comes with a smile

To every love-given child

Oldness comes to rile

The youth who dream suicide

C’est une chanson sur un thème vieux comme le monde, j’’ai nommé le passage du temps. Kozelek y appuie aussi sur son sentiment d’inaccomplissement :

So it’s not loaded stadiums or ballparks

And we’re not kids on swingsets on the blacktop

And I thought at fifteen that I’d have it down by sixteen

And twenty-four keeps breathing in my face

Il y a comme une déception sinon une surprise pour Mark qui, peut-être, s’imaginait qu’à 24 ans il aurait déjà percé (« loaded stadiums or ballparks »), mais qui finalement, demeure encore dans l’urgence de s’accomplir, l’âge et l’incessant battement des horloges lui rappelant constamment qu’il n’y est pas encore et qu’il n’a rien de plus que le temps de sa vie pour y arriver. Amer constat.

Le morceau suivant Medicine Bottle est un de mes préférés du groupe, précisément à cause de la ligne mélodique vocale qui m’envoûte à chaque fois. Cette chanson illustre à mon sens le mieux la pochette de l’album (et réciproquement), puisqu’il est question de l’isolement total du narrateur après une rupture, celui-ci répugnant à oublier sa relation passée sans y être pourtant absolument accroché.

And like a medicine bottle

In the cabinet, I’ll keep you

And like a medicine bottle

In my hand I will hold you

And swallow you slowly

As to last me a lifetime

Without holding too tight

I do not want to lose

The thrill that it gives me

To look out from my window

And scowl at the houses

From my world in the bedroom

Les paroles introduisent un élément qui revient plusieurs fois au cours de Down Colourful Hill : le japon (comme dans le très joli Japanese to English), faisant visiblement allusion de la sorte à une femme japonaise qu’il a connu. Ici, ce sont les références aux kanji (types de caractères japonais) qui en témoignent, apparaissant dans ces lignes à l’absurdité comique :

I drank so much tea

I wrote my letters in kanji

Je ne pourrais pas passer sur Down Colorful Hill sans parler du morceau qui le clôt : Michael. Hommage de Kozelek à un de ses amis et dont il ne sait ce qu’il est devenu, Mark se pose la question :

Michael, where are you now ?

Peut-être une des chansons les plus touchantes de l’album, empreinte d’une nostalgie certaine façon album de souvenirs.

À Down Colorful Hill succède assez rapidement Red House Painters (oui oui le nom de l’album) que l’on surnomme aussi Rollercoaster, à cause de sa pochette encore une fois teintée sépia. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ouvre plus gaiement que son ascendant, avec Grace Cathedral Park, sans se défaire pour autant d’une production aérienne, particulièrement en ce qui concerne le traitement de la voix de Mark Kozelek qui au moins jusqu’à Ocean Beach (album que nous évoquerons plus tard) est caractérisé par une rêverie importante donnant l’impression d’une voix hantée, profonde et irréelle, traitement qui n’est cependant pas surprenant par rapport aux standards de production de l’époque (nous sommes alors en 1993).

Cet album est d’ailleurs souvent cité comme étant le favori des fans. Je dois avouer que je trouve aussi aux premiers opus un charme particulier par rapport au tournant que marquera Ocean Beach en 1995, ce qui ne fait pas des dernières sorties de Red House Painters de mauvais albums, leur saveur aura peut-être moins marqué. S’il est autant apprécié, c’est aussi sûrement parce qu’on y trouve un des morceaux les plus populaires du groupe, classé 93ème chanson la plus triste de tous les temps par le critique musical Adam Brent Houghtaling : Katy Song.

Alors qu’en dire ? C’est un classique. Entre la guitare égrenant une mélodie enveloppée d’un effet chorus tout à fait représentatif des années 90, les ruptures à la fin des couplets et un texte poignant exprimant les affres ambivalents d’une rupture, on ne s’en étonne pas vraiment tellement c’est humain.

Sur Rollercoaster, je trouve deux autres chansons notables, encore que tout l’album vaut la peine d’être écouté, mais je ne parlerai pas de chaque morceau et de même pour les albums suivants, ce serait bien trop fastidieux. Je laisse la liberté au lecteur d’aller écouter par lui-même l’œuvre de Red House Painters. Je me contente ici de dresser une vue d’ensemble de cette bonne vieille baraque rouge et des jolis bibelots que j’y remarque par lesquels on peut susciter l’envie de visiter le reste du domaine. Mais revenons à nos sons. Dragonflies et son refrain rêveur et Strawberry Hill, qui n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, une reprise du morceau des Beatles, mais une pièce dépeignant l’isolement et la difficulté du narrateur à se lier à ses semblables, perdu dans des dialogues imaginaires et des conjectures sur ce qu’on pense de lui :

He’s not like the other boys

Around here

He says nothing and sits in his

Room and he’s afraid to drive a car

So sad he is

Cette chanson est par ailleurs déjà présente sur la démo qui a été l’origine de leur parcours (cette première version est assez amusante par rapport à l’autre).

L’album qui suit n’a pas non plus de nom exactement officiel, on l’appelle Bridge (la pochette sépia pour changer) ou Red House Painters II. À noter que cet album et le précédent sont issus des mêmes sessions d’enregistrement. C’est qu’ils étaient prolifiques les bougres. Et sur Bridge, on ne peut selon moi pas passer à côté de I Am a Rock qui est une reprise de Simon and Garfunkel merveilleusement maîtrisée et qui rentre à coup sûr dans les thématiques chères à Red House Painters, en l’occurrence la solitude et les piquants déboires de toutes les amitiés sinon de n’importe quelle relation humaine desquels par l’art on cherche parfois à se protéger :

I’ve built walls

A fortress deep and mighty

That none may penetrate

I have no need of friendship

Friendship causes pain

It’s laughter and loving I disdain

Et plus loin :

I have my books

And my poetry to protect me

I am shielded in my armor

Hiding in my room, safe within my womb

I touch no one and no one touches me

L’autre chanson de Bridge que j’aimerais aborder est également un vieux morceau qui apparaissait dans la tracklist de la démo primitive et qui s’intitule Uncle Joe. Par ce qu’elle aborde, elle a en commun avec Michael de donner à entendre les questionnements de Mark sur ce que sont devenues les personnes qu’il a côtoyé dans sa vie et l’incroyable sentiment de solitude qui l’écrase, mais contrairement à ce dernier morceau l’humeur est ici fortement imprégnée de pathétique, jusque dans la façon de chanter.

Where have all the people gone in my life

I’m looking at the ceiling

With an awful feeling of loss

And loneliness

The after late night television pain

I’m running out of strength

Ocean Beach qui sort en 1995 et succède à Bridge opère selon moi un tournant dans l’esthétique de Red House Painters. Ce tournant n’est certes pas radical, les thématiques abordées ne diffèrent pas grandement, cependant l’atmosphère dégagée se fait plus légère et on aperçoit même quelques brins de lumière. La production est plus sèche, moins de réverb, moins de torpeur, ces caractéristiques s’accentueront au fil des albums publiés et même jusqu’à Sun Kil Moon. Parmi toutes les chansons qui composent cet album, il y en a une dont je ne me lasse pas, essentiellement pour les derniers instants que je trouve éminemment puissants. Brockwell Park est un peu la séquelle de Katy Song, vous vous rappelez, une chanson de rupture, il y était question d’une femme (Katy) qui quittait Kozelek pour Londres. Ici, c’est lui qui vient lui rendre visite.

L’ambivalence sentimentale fait un retour sur l’élégant Drop comme l’exprime le refrain :

All the love in an instant

Makes my life stop

But then my hate for you

Makes my feelings altogether drop

On trouve sur Songs for a Blue Guitar le très joli Have You Forgotten dont j’avais incidemment découvert une autre version, meilleure à mon goût, sur youtube et qui est tirée d’un album solo live de Mark Kozelek, White Christmas and Little Drummer Boy Live, c’est une bonus track, et quelle bonus track ! Une chanson pleine de douceur sur le nécessaire amour de soi et la difficulté du même coup d’aimer autrui :

Nobody’s nice

When you’re older your heart turns to ice

And shut out what they say

They’re too dumb to mean it anyway

On sent une volonté de retrouver un état évident qui a été perdu (« Have you forgotten how to love yourself ») à travers les tribulations de l’existence.

Have You Forgotten (version qui apparait sur White Christmas and Little Drummer Boy Live)

Le dernier album de Red House Painters, Old Ramon, a connu bien des difficultés au regard de son lancement, prêt en 1998, il ne sortit finalement qu’en 2001. Ce dernier opus est plus électrique, on peut citer notamment Between Days et ses guitares ensorcelantes, mais il ne renie pour autant pas la mélancolie d’autrefois, balancée par l’humour comme dans River où la tonalité dramatique du morceau est contrastée par le propos : Mark Kozelek y parle en fait de son chat alors qu’on croyait entendre une autre chanson d’amour raté. Comme quoi, Kozelek montre qu’on peut très bien susciter la gravité de la perte en exposant l’indifférence d’un félin domestique :

Will you come back ?

I feel you won’t need us

I feel you won’t miss us

Will you come back ?

De toute la discographie de Red House Painters que je me suis farcie, je n’ai pas vraiment pu me décider à préférer un opus plutôt qu’un autre. En fait, chacun a sa touche singulière et le fait d’écouter l’intégralité de leur œuvre permet de mieux cerner à sa juste valeur chaque pierre qui fait cette maison et de tracer la trajectoire qui mène finalement à Sun Kil Moon. De ce bel édifice rouge, je suis bien content d’avoir pu examiner les recoins et j’espère vous avoir conduit à l’explorer un peu plus. Oui, je retournerai faire un tour dans la maison peinte en rouge.

2 thoughts on “Mark Kozelek et la maison peinte en rouge

  1. Article au top ! très belle présentation de ce groupe méconnu qui mérite d’être davantage mis en lumière de part sa qualité artistique et ses mélodies envoûtantes, profondément mélancoliques . L’art en tant qu’expression de l’affliction liée à l’existence peut devenir une véritable mine d’or pour tout mortel que nous sommes.

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