Sa Majesté des mouches, ou l’enfance désenchantée

Les péripéties d’une bande de jeunes garçons livrés à eux-mêmes sur une île déserte au beau milieu de l’océan Pacifique au cours de la Seconde Guerre mondiale, c’est ce que raconte Sa Majesté des mouches, célèbre roman de William Golding, paru en 1956.

Une expérience de pensée :

Le grand thème de ce livre, c’est la politique et la sociabilité des hommes vues à travers le prisme des rapports qu’entretiennent entre eux les enfants, pris comme quintessence de la nature humaine indépendamment des particularités communautaires.

Nous accompagnons donc des garçons, des « petits » et des « grands », préadolescents pour les plus âgés, des instants suivant le crash inexpliqué de leur avion jusqu’à leur sauvetage. Mais peu importe qu’ils soient finalement sauvés ; cela permet surtout d’offrir une fin cohérente au récit. L’essentiel, il me semble, est dans ce roman la manière dont vont s’organiser ces enfants pour survivre sur cette terre inconnue, quelque part dans l’océan Pacifique, terre vierge de toute histoire et de toute règle.

William Golding, l’air plutôt sympathique.

William Golding s’est beaucoup intéressé aux enfants (en tout bien tout honneur !) et à leur manière de jouer ensemble notamment. La perception qu’il a ainsi développée de l’enfance n’a rien d’angélique. Jalousie, humiliation, mensonge, lente maturation de la colère menant à la cruauté et autres vilénies ne manquent pas aux condiments de ce récit qui à feu doux s’assombrit jusqu’à la reproduction à l’échelle de l’île des atrocités recouvrant le monde au même instant — celles de la Seconde Guerre mondiale —, ce qui peut laisser au lecteur un sentiment de fatalité : il n’y aurait rien d’extraordinaire dans les évènements les plus répugnants de l’histoire, non ! Pas de refuge possible sous des termes bateau tels que « barbarie » ou « monstruosité », mais seulement des hommes, tout ce qu’il y a de plus humain dans le désir de domination, dans le désir de tuer, d’exterminer, dont les effets sont simplement accentués au XXème siècle par les découvertes scientifiques et les innovations technologiques dont on sous-estime encore la puissance et la dangerosité.

Le côté clarteux de la force :

Image tirée du film adapté du roman.

Ce serait toutefois de la part du lecteur omettre plusieurs éléments majeurs du récit que d’en rester là. Parce que, à côté des conflits attisés par l’ambition de certains des personnages, à côté des craintes et des désirs déraisonnables, il y a des enfants qui prouvent pour leur part que tout ce qui est enfantin n’est pas puéril, et que tout ce qui est humain n’est pas mauvais. Ces enfants sont, pour les deux principaux, Ralph et Porcinet (ce n’est pas son véritable prénom, bien-sûr, mais on l’appelle ainsi, dans la tribu formée par les jeunes survivants, en raison de sa corpulence).

Porcinet est un garçon à la santé fragile, asthmatique et timoré, incapable de discerner quoi que ce soit sans ses lunettes. Il apparaît cependant comme le plus raisonnable des membres de la tribu, et ses idées, malgré les moqueries et le mépris de la plupart de ses compagnons, trouvent une oreille attentive en la personne de Ralph.

Au centre, Porcinet, et Ralph à droite.

Quant à Ralph, il est un des membres les plus âgés de la tribu, courageux, physiquement fort, mais plutôt conciliant de tempérament, de sorte que lui et Porcinet s’entendent aisément et se complètent comme les jambes et la tête. D’abord élu chef à la majorité, sous son autorité s’instaure un régime assez égalitaire où les tâches sont réparties selon les capacités de chacun. Tandis que les plus petits passent la majeure partie de leur temps à jouer où à se goinfrer de fruits qui leur donnent la diarrhée, les plus grands se consacrent à la chasse, à la construction de cabanes ainsi qu’à l’entretien d’un feu censé favoriser leur sauvetage en permettant à d’éventuels navires de les localiser.

La banalité du mal :

Tête de cochon sur un pic.

Mais bientôt les relations s’envenimeront ; les chasseurs se demanderont pourquoi continuer de chasser pour les autres, et le plus éminent d’entre eux, Jack, jaloux depuis le début du pouvoir de Ralph, amplifiera les problèmes pour mieux s’en faire le soi-disant solutionneur, profitant au passage de la docilité de quelques gros bras pour s’imposer. Commencera dès lors la chute tragique dans les ténèbres de l’obéissance aveugle ou de la soumission craintive.

Porcinet, archétype de l’intellectuel désoeuvré, et son ami Ralph déchu seront parmi les principales victimes de cette décadence, comme les représentants impuissants d’une vision raisonnable et égalitaire face à l’ignorance, et à la violence à laquelle elle ouvre les portes du vide moral.

Pour aller plus loin :

Enfin, pour ceux qui préfèrent l’audiovisuel, ce roman à été adapté au cinéma, avec un long-métrage du même nom sorti en 1963, pour un résultat satisfaisant… pour une adaptation.

Film complet en VO

2 thoughts on “Sa Majesté des mouches, ou l’enfance désenchantée

  1. Belle présentation ! Claire et limpide. Je pense, comme William Golding, que dans l’imaginaire du profane, l’enfant est souvent présenté comme un être innocent, naïf, mais aussi inférieur par rapport au soi-disant  » adulte ». Mais avec une observation plus attentive, et notamment clinique pour mon cas, on peut s’apercevoir de toute la complexité , de toute l’ambivalence des affects régnant au sein du psychisme humain, qu’il soit à un stade primaire lié à l’enfance ou à un stade plus avancé en âge…

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