Surfer sur des vagues de vapeur : une introduction à l’ A E S T H E T I C

Comble de l’inconsistance, dit l’Ecclésiaste, comble de l’inconsistance, tout n’est que fumée !

Ecclésiaste

Qu’ont en commun Karl Marx, la sculpture classique, internet et les années 1990 ? Si vous avez à l’esprit un buste d’Hélios sur fond rose et damier, vous touchez juste. En effet, c’est l’image iconique qui accompagne l’hymne de la vaporwave :

Vapor quoi ? Si le mot ne vous est pas familier, revoyons les bases. La vaporwave est un genre musical et mouvement artistique dont on retrace l’émergence au début des années 2010 et qui se caractérise par l’utilisation abondante de samples de musiques des années 80-90, notamment de lounge, de smooth jazz, de musique d’ascenseur, de muzak ou encore de corporate music. Souvent dépeinte comme ironique et critique envers la société de consommation, son propos est parfois plus délicat.

On attribue la naissance du mouvement à deux albums en particulier : Chuck Person’s Eccojams Vol.1 de Chuck Person, pseudonyme de Daniel Lopatin (2010) et Far Side Virtual de James Ferraro (2011).

Chuck Person’s Eccojams Vol.1 (Daniel Lopatin)
Far Side Virtual, par James Ferraro

Selon Sean Francis Han et Daniel Peters, auteurs chez bandwagon, on peut distinguer deux vagues dans la vaporwave. La première se spécifie par sa dépendance quasi-intégrale aux samples (autrement dit pas ou peu de matériau de base original) montés, découpés, ralentis, transformés jusqu’à donner l’impression d’une musique hantée, irréelle et pourtant étrangement familière. Pour nos deux auteurs, deux albums sont notablement représentatifs de cette première vague : Macintosh Plus de Floral Shoppe (dont vous avez pu entendre un morceau plus haut) et Blank Banshee 0 du créateur du même nom (moins le 0). Le premier parce qu’il incarne bien l’esprit originel de la vaporwave, basé sur les samples et minimaliste dans sa méthode, et le deuxième parce que tout en préservant l’usage massif des échantillons et clins d’œil divers, il amorce une approche qui laisse place à la composition, y intégrant des éléments de trap et faisant office de pont pour la seconde vague.

Macintosh Plus, par Floral Shoppe
Blank Banshee 0, par Blank Banshee

Celle-ci va laisser un peu de côté l’aspect idéologique (anticapitalisme, parodie de la société de consommation ; nous y viendrons plus loin) pour se focaliser sur la création d’un environnement musical évocateur, mais cette fois-ci partant d’un matériau original, comme c’est le cas pour Hong Kong Express (HKE) qui, plutôt que de s’inspirer de la sculpture classique et de Windows 95, va chercher à ressusciter l’atmosphère des films de Wong Kar Wai et du Japon des années 1980.

浪漫的夢想 , par Hong Kong Express

Je ne saurais trop vous conseiller, par ailleurs, de jeter une oreille attentive à 2814, un projet qui associe HKE et t e l e p a t h :

新しい日の誕生/Birth of a New Day, par 2814

Le genre aura par la suite donné naissance à des sous-genres plus ou moins célèbres tels que la Simpsonwave, illustrée par ces vidéos qui utilisent des extraits des Simpsons passés par un filtre d’effet VHS et accompagnés de musique (on trouvera des variantes avec Bob l’Eponge, Rick and Morty et autres), ou encore la future funk, plus dansante, à la manière de MACROSS 82-99 (caméo à l’anime éponyme). Je vois aussi, à titre personnel, dans l’explosion des playlists et radios de lofi hip-hop, particulièrement celles qui exposent des images de films d’animation japonaise ou d’animes, une parenté dont on peut souligner la limite en ce sens que, musicalement, on se situe davantage dans la lignée d’un Nujabes que d’Eccojams.

Exemple de Simpsonwave
A Million Miles Away, par MACROSS 82-99
Une playlist de lofi hip-hop

Venons-en maintenant à l’esthétique singulière de la vaporwave. Selon Adam Neely, vidéaste sur youtube et bassiste, celle-ci tire sa démarche des plunderphonics, terme forgé par John Oswald en 1985 dans son essai Plunderphonics or Audio Piracy as a Compositional Prerogative (que l’on pourrait traduire par Plunderphonics ou le Piratage Audio comme Prérogative de Composition) où il y postule que les enregistrements musicaux eux-mêmes devraient être traités comme des instruments. Il écrit ainsi :

« Un échantillonneur, c’est-à-dire un instrument fait pour enregistrer et transformer, est simultanément un appareil de documentation et un appareil de création, réduisant dans les faits la distinction manifestée par le droit d’auteur. »

Cette position par rapport au droit d’auteur ne fut au demeurant pas appréciée par tout le monde comme l’illustre la destruction des copies non distribuées de Plunderphonic par la Canadian Recording Industry Association, menaçant de la sorte Oswald pour le compte de quelques-uns de ses clients mécontents (dont un certain Michael Jackson).

Bad de Michael Jackson revu par John Oswald

Toujours est-il que la vaporwave (du moins la première vague), dans sa technique, se réapproprie le montage sonore d’une façon similaire à celle qui caractérise les plunderphonics, dans la manière qu’elle a de procéder par récupération, déconstruction, déformation et torsion d’un ou de plusieurs éléments constituant déjà en eux-mêmes des pièces finies.

Dans sa vidéo The music theory of V A P O R W A V E, Adam Neely insiste justement sur l’importance de la phénoménologie, grosso modo l’expérience musicale, par rapport à ce qu’est un morceau en termes d’harmonie ou de mélodie, non sans raison puisque s’atteler à l’analyse harmonique ou mélodique d’un tube de vaporwave reviendrait à analyser le morceau de base sur lequel il s’appuie. Pour cerner ce qui est propre à la vaporwave, il faut donc s’y prendre autrement. C’est dans l’humeur ou l’état émotionnel que provoque chez nous l’écoute d’une pièce du genre que réside le pouvoir hypnagogique de cette esthétique (il existe un genre musical nommé hypnagogic pop, lié à celui qui nous intéresse ici, ainsi qualifié par référence à l’état hypnagogique désignant un état intermédiaire entre la veille et le sommeil). Le timbre (i.e. la qualité spécifique du son qui nous permet de distinguer celui une trompette d’une guitare quand bien même elles jouent la même note) est ici bien plus déterminant quant à l’ambiance induite que ne le sont la hauteur des notes ou les accords pris seuls. C’est la raison pour laquelle la production d’un morceau compte et qu’un même son avec deux productions différentes appellera des sensations qui le sont autant d’un cas à l’autre. Que dire alors de la qualité distinctive des morceaux de vaporwave ? Un usage fréquent de la réverbération, des nappes rêveuses, des textures… vaporeuses et des samples faisant appel à la mémoire collective des auditeurs, typiquement un bruitage issu de Metal Gear Solid, que l’on retrouvera dans plusieurs morceaux de Blank Banshee, ou le son qui se déclenche à l’ouverture de Skype, récurrent tout au long de Far Side Virtual. Les clins d’œil à l’informatique, aux jeux vidéos, bref, aux symboles de la technologie depuis les années 1980, sont omniprésents.

Pour Adam Harper, auteur à Dummy, la vaporwave est une musique qui « appartient à la plaza, au sens littéraire comme au sens littéral, réelle ou imaginaire -l’espace public qui est le centre où se déroule une infinité de transactions sociales, culturelles et financières, et le lieu de leur plus grande activité et spectacle ». Tirant l’union entre hypnagogic pop et vaporwave, Harper souligne les obsessions communes aux deux genres : « trash music » de la télévision ou des fonds sonores, boucles sans fin, bourdonnements et répétitions d’extraits très courts. Toutes deux transforment leurs matériaux d’origines jusqu’à les rendre méconnaissables.

Si la vaporwave se signale par une esthétique sonore propre, elle est aussi très souvent associée à une imagerie typique. Sculpture classique, caractères japonais et chinois, publicités des années 80-90, web design et glitch art (esthétisation des bugs, dont le fameux effet VHS datée) en forment l’essentiel. Ces éléments viennent évoquer un univers marchand, comme fantomatique et devenu auto-parodique. En témoignent notamment les titres des morceaux d’INTERNET CLUB, référant allègrement à la culture d’entreprise (SYNERGIZE, UTILIZE YOUR IMPACT, THE NEXT LEVEL OF INTEGRATION AND OPTIMIZATION, REDEFINING THE WORKPLACE, entre autres).

REDEFINING THE WORKPLACE, par INTERNET CLUB

Certains ont rapproché le genre du punk, non pas tant en raison de similitudes musicales que de manières de procéder. Du fait de son minimalisme, ce qui n’est pas toujours vrai, et de son accessibilité (il suffit d’un PC, d’un logiciel de montage et d’édition audio et on peut se lancer), il permet à tout un chacun de créer, un peu comme le punk, qui ne réclamait pas une grande technicité, simplement quelques accords, de l’énergie brute et le tour était joué. Mais ce n’est pas leur seul point commun. Michelle Lhooq écrit ainsi dans un article paru sur le site Thump intitulé Is Vaporwave The Next Seapunk ? :

« la vaporwave est vraiment punk en ce qu’elle est motivée par un objectif de subversion politique : ébranler la main de fer du capitalisme global… en dévoilant le vide aliénant dissimulé derrière son remarquable éclat. »

Pour mieux cerner cette coloration idéologique, intéressons nous à l’origine du mot « vaporwave ». Il a pour fondement un terme issu de l’industrie informatique désignant un produit (software ou hardware) annoncé au public n’aboutissant finalement jamais : un vaporware. Ce dernier peut en surplus renvoyer à un procédé délibéré visant à attirer et maintenir l’attention de consommateurs par rapport à des produits concurrents. En gros, c’est un écran de fumée. On pourrait se demander ce qui relie une pratique de l’industrie informatique à un genre musical. C’est dans la réappropriation parodique du nom et de l’imaginaire qu’il charrie avec lui que la vaporwave parvient à souligner la vacuité du consumérisme comme objectif de vie et des désirs sans fin qu’il excite sans trêve.

Selon Adam Harper, le mot est aussi une réminiscence du Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx où il est entre autres choses question des constants changements sociaux induits par le capitalisme bourgeois :

« Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

Cette « liquéfaction » des rapports sociaux vient faire écho, dans un autre domaine, à l’innovation technique accélérée rendant très vite obsolètes les marchandises après leur mise sur le marché. La vaporwave vient cristalliser une époque déjà dépassée.

L’approche anticapitaliste est revendiquée par certains créateurs, dont Robin Burnett qui est derrière INTERNET CLUB et qui a confié au magazine Dummy qu’il voulait faire avec ce projet « quelque chose de très debordien [Guy Debord, auteur de La Société du spectacle], sur la façon dont cette société capitaliste a généré une hyperréalité déshumanisante en se focalisant sur une génération infinie d’idéaux véhiculés par les marchandises. Je vois la société comme entrant dans un état hyperréel. La façon dont c’est arrivé définit en partie ce qu’est INTERNET CLUB ». Les effets employés dans les morceaux d’IC ont pour but de mettre en lumière « la défamiliarisation des choses auxquelles on est tellement habitué qu’on ne les remarque même plus. » Selon Burnett, la culture d’entreprise aurait menée les sociétés contemporaines à « nier la justice au nom de l’apaisement et de fausses promesses».

Si la vaporwave peut-être portée par un discours anticapitaliste, on la soupçonne parfois de verser davantage dans une forme de nostalgie. Le critique musical Simon Reynolds dans son ouvrage Retromania évoque le genre comme « se rapportant à la mémoire culturelle et à l’utopisme enterré sous les marchandises capitalistes, en particulier celles liées à la technologie grand public dans le monde du divertissement informatique et audiovisuel », ce que soutient également Adam Harper dans un second article qu’il a consacré à la vaporwave dans laquelle il voit, par-delà son ironie, une « étude de l’utopisme ».

Allant même plus loin, Harper rapproche le genre d’un courant de pensée : l’accélérationnisme. Il le définit comme « l’idée que la dissolution de la civilisation provoquée par le capitalisme ne doit pas et ne peut pas recevoir d’opposition, mais doit être poussée plus vite et plus loin vers la folie et la violence anarchiquement fluide qui est sa conclusion ultime, soit parce que cela est libérateur, en causant une révolution, soit parce que la destruction est la seule réponse logique ». On aura une idée plus précise de l’accélérationnisme en en lisant ici le manifeste.

Et pour conclure enfin notre fumiste virée, il est coutumier de lire ici et là que la vaporwave est morte, et c’en est presque devenu un lieu commun. Le magazine Esquire nous rappelle que ce statut lui est accolé « parce qu’elle n’est pas un produit comme le hip hop, la pop et la country en sont devenus. » N’ayant jamais été à vendre, elle a en fait toujours été morte.

Quelques liens intéressants :

Une très chouette vidéo sur le genre (en anglais)

La chaîne youtube Vapor Memory qui répertorie un grand nombre d’albums de vaporwave, si l’on veut commencer à y mettre les oreilles, c’est un bon point d’entrée : https://www.youtube.com/channel/UCCCS8cRSiJjAqgwvmP7VxJw

Le Bandcamp de Dream Catalogue (label qui réunit des artistes du genre) : https://dreamcatalogue.bandcamp.com/

Sources :


2 thoughts on “Surfer sur des vagues de vapeur : une introduction à l’ A E S T H E T I C

  1. Quand Je cherche un lien entre les divers articles (très divers !) du site, je me dis qu’on a tous en nous quelque chose de vaporwave 😆
    Ceci dit, s’il me fallait n’en garder qu’un, pour le moment, je garderais celui-ci, d’article ! Mais tu vas me répondre que c’est trop d’honneur, patati patata… alors zut.

  2. Très bonne présentation ! Merci de m’avoir fait découvrir ce mouvement artistique,musical et critique de la société capitaliste qui mérite d’être davantage mis en avant, notamment pour contrer ne serait-ce qu’un petit peu l’hégémonie des grosses industries labellisées qui standardisent l’art musical.

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